VIE ET MORT DU « TIRPITZ »
29 octobre 1944
1937 – 1938... Tandis que le bruit des bottes hitlériennes empêche l'Europe de dormir, l'annonce de la mise sur cale de deux cuirassés géants, surpassant en puissance les cuirassés de poche et les croiseurs de bataille type Scharnhorst, met les amirautés française et anglaise en émoi; elles se hâtent alors de renforcer leurs programmes navals en conséquence, mais aucun de leurs cuirassés disponibles en 1940-1941 ne pourra se mesurer avec les deux supercuirassés allemands qui allaient porter des noms lourds de menaces : Bismarck et Tirpitz...

Chef-d'oeuvre de la technique navale allemande, ces deux cuirassés déplaçaient plus de 50 000 tonnes à pleine charge, ceci au mépris des traités en vigueur, qui limitaient le tonnage des cuirassés à 35 000 tonnes. Cette augmentation de tonnage leur permettait, à calibre d'artillerie égale, d'avoir un blindage très épais, une meilleure tenue à la mer et un grand rayon d'action (9 000 milles à 19 noeuds). Certains spécialistes les considéraient même pratiquement incoulables. Dotés d'un armement comportant une artillerie principale de huit canons de 380, et une artillerie secondaire de douze 150, seize 102 A.A., seize 37 A.A. Et 70 pièces de 20 A.A., avec un équipage de 2 400 hommes, ils pouvaient faire face à n'importe quelle éventualité, grâce à leur vitesse maximum de 29 noeuds. Les Anglais ne furent pas longs à réaliser la menace que ces deux navires feraient peser sur leurs convois marchands. La Royal Navy ne pouvait compter y parer que par la supériorité numérique de ses navires, ainsi que celle de ses tacticiens navals.
Prêt le premier, le Bismarck apareilla de Gdynia le 18 mai 1941 pour son unique et courte croisière. Il fut coulé, non sans peine, sous les coups d'une formidable concentration d'escadres britanniques le 27 mai, au large de Brest.
Le « Tirpitz » échappe aux « chariots »
Le Tirpitz lui, ne fut prêt qu'à la fin de 1941, mais le sort du Bismarck a convaincu Hitler de ne pas risquer son dernier cuirassé géant seul, dans l'Atlantique. Toujours hanté par la possibilité d'un débarquement britannique en Norvège, le Führer décide donc d'embusquer le Tirpitz dans les fjords norvégiens, prêt à foncer à la première occasion, soit sur les convois de Mourmansk, soit sur les forces alliées attaquant la côte. Cela offrait, en outre, l'avantage de contraindre la Royal Navy à immobiliser à Scapa Flow et en Islande des forces navales importantes dont ils avaient un beoin urgent ailleurs, en Méditerrannée et dans l'océan Indien, par exemple.
Dans la nuit du 14 au 15 janvier 1942, le Tirpitz appareille pour Trondheim empruntant le canal de Kiel, afin d'éviter d'être repéré par les Suédois, comme ç'avait été le cas pour le Bismarck, lequel était sortit par le Kattegat, l'année précédente.

Les Anglais, cependant, sont alertés et, persuadés que le Tirpitz va se lancer à l'attaque, envoient, dès le 28 janvier, neuf « Halifax » et sept « Stirling » bombarder de nuit le cuirassé allemand au mouillage à Aasfjord, prèsde Trondheim. Aucune bombe au but. Le 5 mars, battant pavillon de l'Amiral Ciliax, le Tirpitz appareille de Trondheim, escorté de trois destroyers, mais il est aperçu par le sous-marin Seawolf qui alerte l'amiral Tovey, commandant en chef de la Home Fleet. Or celui-ci est déjà à la mer avec une force imposante : les cuirassés King George V, Duke of York, le croiseur de bataille Renown, le porte-avions Victorious, un croiseur lourd et douze destroyers. Le 7 mars, le mauvais temps et la visibilité réduite font qu'ANglais et Allemands passent à 80 milles kles uns des autres, sans s'en rendre compte, et le Tirpitz s'échappe vers le nord. Le 9 mars au matin, le temps étant redevenu plus clair, le Victorious fait décoller 12 avions « Albacore » qui attaquent le Tirpitz à la torpille au large des îles Lofoten. Là encore aucun coup au but ! Le navire allemande se réfugie à Narvik, d'où il repart quelques jours plus tard, déjouant la surveillance des Britanniques, pour rallier Trondheim. Le but de cette sortie, qui était l'attaque des convois arctiques PQ-12 et QP-8, est manqué.
Mais elle a coûté huit mille tonnes de mazout, et le Tirpitz, faute de carburant, est pratiquement réduit à l'immobilité, ce que les Anglais ignorent, et ils s'attendent toujours à une nouvelle sortie du cuirassé allemand. Aussi pour faire face à cette eventualité, envoient-ils un commando détruire la forme-écluse de Saint-Nazaire (28 mars 1942), seule capable de caréner le cuirassé géant, sur la côte atlantique, en cas d'avaries subies au combat.
Trois jours après le raid de Saint-Nazaire, 33 bombardiers lourds « Halifax » de la R.A.F. Attaquent, encore sans succès, le Tirpitz près de Trondheim. Le 27 avril, la R.A.F. Attaque de nouveau, et de nuit, avec 31 « Halifax » et 12 « Lancaster » : pas de coup au but. Le lendemain nouvelle attaque de nuit par 23 « Halifa » et 11 « Lancaster ». Toujours aucun coup au but !
Désappointée, mais non découragée, la Royal Navy, qui a perdu sept avions au cours de ces deux dernières attaques, cherche d'autres méthodes pour atteindre le cuirassé.
En attendant les Allemands, qui ont résussi à envoyer suffisament de mazout en Norvège, tentent, au cours de l'été 1942, une sortieen force dans l'Articque. Le Tirpitz, le cuirassé de poche Admiral Scheer et le croiseur Hipper se concentrent à Altenfjord, près du cap Nord, appareillent le 3 juillet et retournent, dès le 5 au soir, à leur base, sans être intervenus effectivement sur le convoi PQ-17 qui, longeant la banquise, se fraye un chemin vers l'est à travers la mer de Barents; mais devant la menace des forces navales de surface allemandes, l'AMirauté britannique, consciente du fait que la Home Fleet est trop loin à l'ouest et que l'escorte de croiseurs et de destroyers n'est pas de taille, ordonne à cette escorte de se replier vers l'ouest et au convoi de se disperser. Le résultat est que les infortunés cargos, livrés à eux mêmes, sont détruits un par un par la Luftwaffe et les U-boote. Sur les 33 bâtiments du convoi, 10 seument parviendront en Russie ! Ce désastre montre à quel point la présence du Tirpitz avait influencé facheusement le haut commandement britannique, au point de lui faire commettre une telle erreur de tactique.
Le Tirpitz gagne ensuite Trondheim pour subir un grand carénage; le 26 octobre 1942, un bateau de pêche norvégien commandé par Leif Larson, le célèbre chef de la Résistance Norvégienne, quitte sa base de Shetland, emmenat à son bord six hommes-grnouilles et leurs deux « Chariots ». Il s'agit de torpilles biplaces naviguant en plongée et en surface pendant six heures à la vitesse de 3 noeuds. Larson et son bateau parviennent avec habilité dans le fjord, mais une tempête s'étant élevée alors qu'il n'est plus qu'à huit kilomètres de son objectif, les « chariots », remorqués sous l'eau, partent à la dérive et disparaissent. Tous les hommes, sauf un, réussissent à gagner la Suède, mais le Tirpitz a encore échappé à la destruction.
Bientôt une menace d'un autre genre va planer sur le cuirassé. A la suite de l'humiliante défaite infligée à de puissantes forces navales allemandes par l'escorte, beaucoup plus faible, du convoi JW-51 B, le 31 décembre 1942, en mer de Barents, Hitler a décidé de mettre à la ferraille tous les bâtiments lourds de sa flotte de surface. En désaccord avec le Führer, le grand amiral Raeder démissionne, le 30 janvier 1943, et son sucesseur, l'amiral Doenitz, finit par persuader Hitler de revenir sur une décision dont tout le profit irait aux Alliés.
Attaque par les « Barracuda »
Et le Tirpitz repart pour Altenfjord, ses réparations terminées, en février 1943. Il y demeura immobile jusqu'au 8 septembre, date à laquelle il ira bombarder, en compagnie du Scharnhorst et de dix destroyers, une station météoroligique norvégienne au Spitzberg. Après cette opération sans gloire, il regagne Altenfjord. Les Anglais tentent alors contre lui une de leurs opérations lesp lus audacieuses de toute la guerre. Ils ont mis au point un sous-marin de poche, baptisé X, ou midget-submarine, long de 16 mètres, déplaçant 30 tonnes et pouvant plonger à 90 mètres à la vitesse de 8 noeuds, avec un équipage de 4 hommes.
Le plan adopté prévoit que des sous-marins normaux remorqueront six X jusqu'à l'entrée de l'ALtenfjord. Là, ils seront largués et poursuivront leur route en plongée vers les objectifs fixés ( le Tirpitz, le Scharnhornst et le Lützow) sous lesquels ils placeront des charges explosives dont la mise à feu à retardement leur permettra de s'échapper. Dans la nuit du 11 au 12 septembre 1943, les X, remorqués par les sous-marins, quittent leur base d'Ecosse ; pendant le voyage, deux X sont perdus, le X-7 se prend dans un câble de mine, mais réussit à se dégager. Le 20 septembre au soir, les quatre engins restants quittent les sous-marins remorqueurs et cinglent vers le fjord. Finalement seuls le X-6 (commandé par le lieutenant de vaisseau Cameron, de la Royal Naval Reserve) et le X-7 (commandé par le lieutenant de vaisseau Place, de la Royal Navy) parviennent à traverser les champs de mines, à réparer quelques avaries et à recharger leurs batteries. A l'aube du 22, ils font route sur leur objectif dans le Kaafjord. Place réussit à forcer le barrage sous-marin, mais il se prend dans les filets de protection entourant le Tirpitz et met plus d'une heure pour s'en dépétrer. Le X-6 de Cameron réussit à atteindre son objectif, mais aperçu par les vigies allemandes et engagé dans un filet lui aussi, il est grenadé et mitraillé. Il a cependant réussi à larguer ses charges explosives à proximité immédiate des tourelles du cuirassé avant de se saborder. Les Allemands aperçoivent peu après le X-7 que Place a fini par dégager des filets. A l'issue de cette manoeuvre, il émerge à moins de 30 mètres du Tirpitz, replonge et va heurter la coque du cuirassé. Il largue une charge explosive sous la tourelle avant, se déplace de quelques 60 mètres vers l'arrière, et dépose sa deuxième charge ; il tente alors de s'enfuir, se prend encore dans les filets ; mais l'explosion des charges endommage tellement le petit sous-marin qu'il finit par couler. Deux heures et demie plus tard, ce qui tient du miracle, le sous-lieutenant Aitken reparaît à la surface, respirant à l'aide d'un appareil de plongée Davis. Il a passé tout ce temps sous l'eau à tenter – en vain – de sauver ses deux compagnons !
Tout cela a causé une certaine confusion à bord du Tirpitz ; l'explosion des charges a soulevé le cuirassé d'un mètre quatre-vingts, renversé et projeté un peu partout l'équipage, coincé les portes, démoli l'éclairage et donné au navire une gîte de 5° sur bâbord ; les avaries sont graves : trois des machines principales hors de service, un gouvernail faussé, deux tourelles coincées, des membrures de coque tordues... Enfin, après tant d'insuccès, les Anglais ont, à peu de frais, réussi à immobiliser le Tirpitz pour six mois au moins ! La période de réparations du cuirassé (septembre 1943 – avril 1944), réparations effectuées en Norvège grâce à des navires-ateliers venus d'Allemagne, a vu une modification radicale de la situation navale dans ce secteur. Le Scharnhorst a été coulé le 26 décembre 1943 et le Lützow est rentré en Allemagne, mais le Tirpitz, que les Norvégiens appellent désormais « le Roi solitaire du Nord », est toujours là, menaçant les routes de l'arctique. L'altenfjord est hors de portée des bombardiers de la R.A.F. Aussi, le 2 avril 1944, deux grands portes-avions : le Victorious et le Furious, accompagnés de quatre porte-avions d'escorte, sous le commandement de l'amiral Moore, opèrent au nord de l'Altenfjord. Le 3, à 4h15, une première vague de 21 bombardiers « Barracuda » escortés de 40 chasseurs décolle, suivie, moins d'une heure plus tard, par une seconde vague... Les marinsdu Tirpitz, qui se préparaient à appareiller pour effectuer des essais en mer, sont totalement surpris ; l'alerte ayant été donnée trop tard, une partie des machines fumigènes et des pièces d'artillerie de D.C.A. N'est pas prête. Dans un vrombissement assourdissant qui déchire le silence matinal du fjord, les « Barracuda » arrosent le navire de bombes perforantes et explosives sous-marines, tandis que les chasseurs mitraillent les superstructures. Un bombardier et un chasseur sont abattus, mais à la fin de l'attaque qui n'a duré qu'une minute environ, de nombreux incendies font rage à bord du Tirpitz. Une heure plus tard, la seconde vague, également forte de 21 bombardiers et de 40 chasseurs, se heurte à une D.C.A. Plus intense et des écrans de fumée plus efficaces ; un bombardier est abattu, mais le Tirpitz reçoit de nombreux coups ; il y a 122 morts et 316 bléssés à bord du cuirasé, les dégâts quoique importants, ne sont pas décisifs, les bombes de 1600 livres n'ayant pas pu perer le pont blindé principal. Le Tirpiz est cependant immobilisé pour trois autres mois.
Mais la Fleet Air Arm n'entend pas laisser sa proie lui échapper. Trois nouvelles tentatives analogues, effectuées le 28 avril, le 15 mai et le 28 mai, échouent, par suite du mauvais temps. Le 17 juillet, des écrans de fumée empêchent les aviateurs anglais de mettre au but... La série noire continue : le 24 aôut, 77 bombardiers ne toucheront le cuirassé que deux fois, et encore, superficiellement ; le 29 août, nouvelle attaque infructueuse. La leçon à tirer des ces échecs est qu'il faudrait des bombes beaucoup plus grosses ( que ne peuvent évidemment pas emporter des avions décollant de porte-avions), et pouvoir bénéficier à la fois du beau temps et de l'effet de surprise, éléments plutôt contradictoires ! Alors, les Britanniques essayent une autre méthode pour venir enfin à bout du Tipitz. Ils envoient 28 bombardiers quadrimoteurs lourds « Lancaster » au nord de la Russie, à l'aérodrome de Yagognik, d'où ils décollent le 15 septembre 1944, à l'aube, porteurs chacun d'une bombe de 12000 livres (5.5 t) à destination d'Altenfjord. Malgré l'écran de fumée, une bombe tombe sur le gaillard d'avant, ouvrant le pont supérieur comme une le couvercle d'une boîte de conserve. C'est gagné !... Désormais, le cuirassé allemand ne pourra plus prendre la mer pour combattre, tout au plus peut il être utilisé comme batterie flottante en cas d'un débarquement allié en Norvège...
Le Tipitz se rend alors à l'île de Haakoy, dans le fjord de Tromsö, à 320 kilomètres plus au sud. Pour éviter que le bâtiment ne chavire, même s'il es tcoulé, on aménage un fond plat sous sa quille. Les Allemands, cependant, n'ont pas pensé qu'en ramenant le Tirpitz plus au sud, il se trouvait maintenant à portée des bombardiers lourds de la R.A.F basés en Ecosse. Ces bombardiers, des « Lancaster », sont aménagés en conséquence : on leur supprime des blindages et des tourelles de mitrailleuses et on les dote de réservoirs supplémentaires larguables.

Le 29 octobre, 38 « Lancaster », en raison de la mauvaise visibilité, ne parviennent pas à mettre un coup au but, mais ils perdent un appareil. A la suite de ce raid, la Luftwaffe installe à Bardufoss une escadrille d'une trentaine de chasseurs qui, pour une raison inconnue, n'intervinrent jamais. Et le dimanche 12 novembre 1944, à 3h, 32 « Lancaster » du Bomber command de la R.A.F porteurs de leurs bombes de 12000 livres décollent d'Ecosse sous le commandement du wing-commander Tait. En atteignat la côte norvégienne, ils s'engagent au-dessus de la terre, décrivant un large cercle pour approcher du cuirassé, du côté où on les attends le moins. Mais l'alerte a cependant été donnée et l'équipage du Tirpitz gagne ses postes de combat. Sur le rivage, les servants des machines fumigènes se tiennent prêts et, à 32km de là, huit chasseurs allemands décollent de Bardufoss. La matinée est clair et ensoleillée. Tandis que les aviateurs anglais se rapprochent de l'objectif en scrutant anxieusement le ciel à la recherche des chasseurs ennemis, ils n'en voient pas un seul...et soudain, leur proie et là, 14000 pieds plus bas, longue forme noire ancrée près de la côte. Il n'y a même pas d'écran de fumée artificielle ! Les grosses bombes foncent à la verticale vers le cuirassé, la première touche le Tirpitz à bâbord milieu, ouvrant une énorme brèche dans la coque, par où la mer s'engouffre, couchant le bâtiment de 30° sur bâbord. Deux autres bombes s'écrasent encore sur l'avant, tandis que les soutent à munitions arrières sautent dans une immense déflagration...C'est la fin : le Tirpitz chavire presque immédiatement, entraînant dans la mort un millier de marins qui n'ont pas eu le temps de s'échapper ; 85 hommes seulement seront sauvés, grâce à un trou découpé au chalumeau, par une équipe de sauvetage !
Les « Lancaster » regagnent l'Ecosse sans pertes : la chasse allemande n'est pas intervenue ! Après tant de déboires, les Anglais ont enfin réussi. Ils ont perdu 32 avions et 6 midget-submarines pour se débarasser du Tirpitz !
Source : Historia magazine n°81
